Face aux vulnérabilités des circuits d’évacuations sanitaires en Ukraine sous la menace omniprésente des drones, le Service de santé des armées expérimente le métier de « soignant tactique ». Ce nouveau profil, alliant expertise médicale et aptitudes tactiques, vise à garantir la continuité des soins dans des environnements hostiles. Décryptage avec le médecin en chef Pierre-Antoine, commandant la 9e chefferie du service de santé à Poitiers.
Rédaction : Céline Limousin
« C’est pour répondre à cette interruption de la chaîne de soins en première ligne, que naît le besoin de densifier la 1re ligne de secours par un professionnel de santé dédié, en mesure de s’occuper des blessés plusieurs heures avant leur évacuation. »
Le Service de santé des armées vient de créer le métier de « soignants tactiques ». À quels besoins opérationnels répond ce métier ?
Médecin en chef (MC) Pierre-Antoine - La guerre en Ukraine est un véritable laboratoire de la guerre moderne. Bien qu’il faille être prudent car chaque conflit est différent, elle nous permet de confronter nos travaux de doctrine au réel et de les adapter à tous les scenarii. C’est le cas notamment de la première ligne de secours. Imaginée pour répondre au besoin d’un conflit en hypermobilité, elle reposait sur du personnel des armes au contact, en double qualification, à même de prodiguer les premiers gestes de survie en attendant l’arrivée des équipes médicales et paramédicales dans des délais relativement courts. L’Ukraine nous montre un tout autre visage du conflit moderne, lors duquel l’hypermobilité laisse place à une guerre de position où la menace drone est omniprésente. Ciblées, les évacuations médicales se font essentiellement de nuit, les véhicules santé stationnent à distance de la ligne de front, les délais de prise en charge sont grandement rallongés. C’est pour répondre à cette interruption de la chaîne de soins en première ligne, que naît le besoin de densifier la première ligne de secours par un professionnel de santé dédié, en mesure de s’occuper des blessés plusieurs heures avant leur évacuation.
Quels sont les objectifs concrets de cette première promotion, dont l’incorporation est prévue le 21 juillet à Lyon-Bron ?
MC Pierre-Antoine - L’expérimentation vise à confirmer la plus-value/l’apport du soignant tactique, que ce soit en antenne médicale, au sein du régiment d’accueil, au quartier, comme en opération extérieure. En pratique, il s’agira de valider d’abord le processus de formation technique et tactique, puis d’affiner l’emploi du soignant tactique en métropole comme en opération, dans différentes configurations.
Pourquoi avoir choisi 12 militaires pour cette première promotion ? Ce nombre est-il lié à des contraintes budgétaires, logistiques ou opérationnelles ?
MC Pierre-Antoine - Il s’agit de répartir sur 2 antennes médicales la première promotion, qui doit allier une capacité de recrutement réaliste, une montée en compétences progressive, et l’acceptabilité logistique (gestion, logement, organisation) dans des délais contraints, tout en préservant les capacités de formation au profit des autres acteurs du soin.
Quelles sont les critères de sélection pour intégrer cette première promotion ?
MC Pierre-Antoine - Pour les civils, avec la motivation et la disponibilité, les critères sont la détention du permis B, du diplôme d’état d’ambulancier (DEA), et un âge de moins de 30 ans. Pour les militaires, peut postuler le personnel volontaire détenteur d’un diplôme d’état d’aide-soignant (DEAS) ou d’ambulancier, titulaire du permis B et préférentiellement de moins de 30 ans.
« Le soignant tactique est immergé et plus isolé au sein des unités de combat et assure le lien avec les unités médicales opérationnelles (UMO) en cas de blessés. »
En quoi ce métier diffère-t-il des autres métiers existants, comme les auxiliaires sanitaires ?
MC Pierre-Antoine - En cas d’hypothèse d’engagement majeur, les auxiliaires sanitaires ont vocation à armer les unités médicales opérationnelles (UMO) du Service de santé des armées déployées sur le théâtre : les postes médicaux, les équipes médicales mobiles, toujours en lien avec le binôme médecin/infirmier… Le soignant tactique, lui, est immergé et plus isolé au sein des unités de combat et assure le lien avec les UMO en cas de blessés. Bénéficiant d’une solide formation paramédicale, plus de 40 semaines de formation au total (DEA + formation soignant tactique) et d’un diplôme d’état de professionnel de santé, il apporte au blessé une expertise qui va bien au-delà de la réalisation des actes de sauvetage au combat.
Les auxiliaires sanitaires ont-ils la possibilité de candidater ?
MC Pierre-Antoine - Bien sûr, sous réserve qu’ils satisfassent aux conditions déjà précisées. Ceux qui souhaitent évoluer vers le métier de soignant tactique, mais qui ne satisfont pas aux conditions, notamment la détention du DEA, pourront candidater pour les promotions ultérieures. Les auxiliaires sanitaires, maillon essentiel de la chaine de soins, constitueront à terme un levier privilégié de recrutement pour ce nouveau métier de soignant tactique. Les militaires du rang de l’armée de Terre, notamment ceux concourant déjà à la chaine de soin (opérateurs de sauvetage, opérateurs de premiers secours au combat), pourront également être intégrés.
Quels tests ou évaluations spécifiques seront mis en place pour sélectionner les futurs candidats ?
MC Pierre-Antoine - Dans le processus de recrutement, les futurs soignants tactiques seront reçus en expertise médicale initiale au sein des antennes médicales de la 9e Chefferie du service de santé de brigade interarmes. Puis, ils seront adressés en entretien de motivation avec leur futur employeur en antenne médicale.
Une fois formés à Lyon-Bron, dans quelles unités ces soignants tactiques seront-ils affectés ? Et quelles seront leurs missions ?
MC Pierre-Antoine - À l’issue de leur formation militaire aux Écoles militaires de santé de Lyon-Bron, ils seront affectés à la 9e Chefferie du service de Santé. Ils rejoindront leur affectation d'Auvours et Vannes, au sein de la 120e et la 122e antenne médicale, soutenant respectivement le 2e et le 3e RIMa (régiment d’infanterie de marine). Ils y poursuivront leur parcours initial avant de partir en formation au centre d’entrainement et de formation opérationnelle Santé (CEFOS) de la Valbonne pendant 16 semaines. À leur retour en unité, ils poursuivront leur formation tactique au sein du régiment soutenu, également appelé régiment parrain.
À l’issue de ce cycle de formation initiale de près de 8 mois, ils seront employés en tant que soignant en antenne médicale et au sein des compagnies de combats des régiments parrains, pour asseoir leur savoir-être et leurs savoir-faire technique et tactique. Ils partiront en exercice et en projection avec leur unité marraine, tout en consacrant des plages de formation continue technique en antenne médicale ou en hôpital national d’instruction des armées.
« À l’issue de leur formation militaire aux Écoles militaires de santé de Lyon-Bron, [...] ils rejoindront leur affectation d'Auvours et Vannes, au sein de la 120e et la 122e antenne médicale, soutenant respectivement le 2e et le 3e RIMA. »
Quel sera leur statut et leur rémunération ? Existe-t-il des primes spécifiques ?
MC Pierre-Antoine - Engagés sous un statut d’engagés volontaires du Service de santé des armées, les soignants tactiques seront soumis aux mêmes règles de rémunération que les militaires du rang des armées, soit 1982€ brut/mois (hors primes). Ils pourront être éligibles à différentes primes s’ils en satisfont les conditions (diplôme, ancienneté et activité).
Si vous deviez résumer en 3 mots l’apport de ces soignants tactiques pour les armées, quels seraient-ils ?
MC Pierre-Antoine - Continuité (du soin), souplesse (d’emploi), proximité (avec les soutenus).
Un message aux futurs candidats qui hésiteraient à postuler ?
MC Pierre-Antoine – La fonction de soignant tactique offre des opportunités de carrière variée et riche qui allient, au cœur de l’action, la technicité du soignant à celle du soldat. Peu de métiers offrent des opportunités si palpitantes. Ces soignants seront par la suite accompagnés, s’ils le souhaitent, vers d’autres métiers du soin (aide-soignant, infirmier) et pourront ainsi poursuivre leur carrière au sein du Service de santé des armées ou se préparer à une reconversion réussie au sein du monde de la santé.
Comment comptez-vous fidéliser ces militaires qui seront exposés à des situations extrêmes ?
MC Pierre-Antoine - Les différentes formations dont ils auront et pourront bénéficier constituent un facteur d’attractivité et de fidélisation majeur. La singularité du métier exercé, à la jonction du monde militaire et soignant, apparait également comme un atout certain. Enfin, les évolutions de carrière possibles (aide-soignant, infirmier), au sein des armées ou en dehors, sont également de nature à susciter l’adhésion.
Ce métier sera-t-il ouvert aux réservistes ?
MC Pierre-Antoine - Les réservistes qui satisfont aux conditions de recrutement de l’une ou l’autre promotion pourront naturellement concourir.
Cette première promotion est-elle un test avant un déploiement plus large ?
MC Pierre-Antoine - Cette première promotion sera suivie d’une deuxième en fin d’année, qui mêlera des recrutements issus des mondes civils et militaires sans le prérequis du DEA/AS. En effet, le personnel qui intégrera cette deuxième promotion se verra financer la formation d’ambulancier avant de bénéficier secondairement de la formation spécifique de soignant tactique au sein du CEFOS. En cas de succès de l’expérimentation, les soignants tactiques ont bien vocation à être déployés largement dans les brigades de l’armée de Terre.