Le Combat futur, moteur de la transformation de l'armée de Terre

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Por c.franck02/07/2026 às 07:401 visualizações
Le Combat futur, moteur de la transformation de l'armée de Terre c.franck jeu 02/07/2026 - 09:40

Face à un champ de bataille devenu plus connecté et contesté, l’armée de Terre accélère sa transformation. Le général de corps d’armée Bruno Baratz, commandant du Combat futur, revient sur les enseignements tirés de la guerre en Ukraine, sur le rôle du Commandement du Combat futur et les capacités que la France doit développer pour conserver sa supériorité opérationnelle dans les décennies à venir.

Depuis plusieurs années, les conflits contemporains, et en particulier la guerre en Ukraine, révèlent de profondes mutations du combat terrestre et aéroterrestre. En tant que commandant du Combat futur, quels sont les changements qui ont le plus profondément modifié la manière dont l'armée de Terre prépare les conflits de demain ? 

Général Bruno Baratz : La guerre en Ukraine a agi comme un accélérateur de prise de conscience. Trois mutations majeures ont redéfini les contours du combat moderne.

D’abord, l’hyperconnectivité est devenue un facteur clé. L’espace de bataille est désormais saturé de capteurs, de drones et de systèmes de communication, transformant la guerre en un affrontement en réseau. La supériorité ne se mesure plus seulement en termes de feu ou de manœuvre, mais aussi en termes de maîtrise de l’information et d’exploitation des données. Celui qui observe le premier, comprend le premier et agit le premier prend l’ascendant.

Ensuite, la massification des moyens de frappe au-delà des vues directes transforme la zone de contact. L’usage massif de drones, de missiles de précision, de munitions téléopérées ou non et d’artillerie longue portée a rendu les zones arrières vulnérables, imposant une redéfinition des profondeurs du champ de bataille. Les forces doivent désormais être capables de survivre et d’agir dans un environnement systématiquement contesté dans la très basse couche, où chaque mouvement peut être détecté et ciblé.

Enfin, la résilience est devenue un impératif, comme dans toutes guerres industrielles. La capacité à maintenir l’effort dans la durée, à mobiliser les ressources pour s’adapter en permanence, à se protéger et à gérer les pertes est un facteur décisif. Les conflits entre États sont des marathons, non des sprints, et seule une armée capable de s’adapter en continu, sur un rythme plus rapide que son ennemi, peut espérer l’emporter.

Cet espace de bataille toujours plus transparent, plus contesté, plus létal, plus connecté, plus robotisé et étendu à de nouveaux espaces, de nouveaux champs, impose à l’armée de Terre de repenser ses capacités autant que sa préparation, en misant sur l’agilité et l’innovation.

Le général de corps d’armée Bruno Baratz est commandant du Combat futur - © Armée de Terre / Défense Fermer Le général de corps d’armée Bruno Baratz est commandant du Combat futur © Armée de Terre / Défense Télécharger l'image

Les armées occidentales ont longtemps cherché à identifier le conflit futur dominant pour préparer leurs capacités. Est-il encore possible aujourd’hui d’anticiper précisément la forme que prendra le prochain conflit terrestre ou faut-il désormais raisonner autrement ?

La question n’est plus de savoir quel sera le prochain conflit, mais comment s’y préparer. Les armées occidentales ont longtemps cherché à identifier le conflit futur dominant pour orienter leurs capacités. Aujourd’hui, l’enjeu consiste plus à suivre les évolutions technologiques, majoritairement issue du secteur civil, pour les adapter à des cas d’usage militaire, afin de pouvoir faire face à toutes les situations, quel que soit le conflit futur.

Il faut désormais raisonner en termes de polyvalence. Les forces doivent être modulaires et furtives, capables de s’adapter à des scénarios variés : engagement en coalition pour la défense de l’Europe, guérilla urbaine, protection de nos ressortissants, cybermenaces, ou même des formes hybrides combinant plusieurs dimensions pour agir sous le seuil de l’affrontement. L’enjeu n’est plus de prédire, mais de préparer des capacités flexibles.

Par ailleurs, l’agilité cognitive est devenue aussi importante que l’agilité opérationnelle. Les soldats et les états-majors doivent être formés à penser en termes de capacités plutôt que de scénarios figés. Cela implique une formation continue, une culture de l’innovation et une capacité à remettre en question les dogmes établis.

Dans ce contexte, la veille technologique et doctrinale est essentielle. Les ruptures technologiques (IA, armes hypersoniques, quantique) peuvent changer la donne du jour au lendemain. Il faut donc surveiller, analyser et anticiper ces évolutions pour éviter les surprises stratégiques, ou du moins être en mesure de s’adapter rapidement après avoir encaissé un premier choc. En somme, il ne s’agit plus d’anticiper un conflit spécifique, mais de se préparer à l’imprévu.

Les armées s’adaptent à l’accélération des menaces

Accélération des technologies, extension des espaces de confrontation et évolution rapide des menaces : pour les armées françaises, l’enjeu n’est plus seulement de préparer le prochain conflit mais également de permettre aux armées d’évoluer au rythme des menaces auxquelles elles sont confrontées.

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Les enseignements du champ de bataille évoluent désormais à une vitesse inédite. Comment l’armée de Terre s’organise-t-elle pour identifier rapidement ces évolutions, les expérimenter et les intégrer dans ses équipements, ses doctrines et ses modes d’action ?

Les enseignements du champ de bataille évoluent à une vitesse inédite, et l’armée de Terre a dû s’adapter en conséquence, c’est tout le sens de la création du Commandement du Combat Futur (CCF), voulu par le général Schill, chef d’état-major de l’armée de Terre.

Plusieurs leviers ont été actionnés pour accélérer le cycle d’innovation. Tout d’abord, l’armée de Terre s’organise à travers des études prospectives et l’observation des conflits grâce au centre d’étude stratégique Terre. Différentes cellules dédiées analysent les données en provenance des conflits en cours pour en extraire des enseignements actionnables et les tendances structurelles. Ces analyses sont ensuite partagées avec l’ensemble des unités, permettant une diffusion rapide des bonnes pratiques. Ce centre d’étude s’appuie également sur un réseau de chercheurs et spécialistes qui apportent une analyse complémentaire pour mieux s’orienter face aux menaces à venir.

Ensuite, l’expérimentation accélérée est au cœur de la démarche. Des laboratoires opérationnels, comme le Laboratoire du Combat Futur ou le Battle Lab terre, permettent de tester rapidement de nouvelles tactiques ou équipements (drones, contre-drones, IA, etc.). Ces expérimentations sont menées en conditions réelles, avec des retours immédiats des utilisateurs finaux : les soldats. Et c’est parce que c’est le terrain qui commande que l’armée de Terre a mis en place des pôles exploratoires sur l’ensemble du territoire. S’appuyant sur ses brigades et ses commandements, ces pôles permettent de tester les équipements lors d’exercices pour en vérifier la plus-value tactique, de travailler directement avec les centres référents de la DGA, et d’échanger avec les centres de recherche ou les industriels. 

Enfin, l’intégration doctrinale dynamique est un impératif. Les doctrines sont mises à jour régulièrement pour prendre en compte les évolutions du champ de bataille et adapter notre modèle d’armée de Terre. Un bureau RETEX (retour d’expérience) permet notamment de garantir la bonne prise en compte des dernières évolutions des conflits. Des boucles ont par ailleurs été mises en place entre les unités déployées et les états-majors, permettant une amélioration continue des modes d’action. 

Lorsque vous regardez l’armée de Terre à l’horizon des prochaines années, quels sont les principaux domaines dans lesquels elle doit accélérer sa transformation pour conserver sa supériorité opérationnelle ?

À l’horizon des prochaines années, cinq domaines critiques doivent faire l’objet d’une attention particulière.

Premièrement, la transparence du champ de bataille suppose le déploiement accru de capteurs couvrant l’ensemble du spectre électromagnétique, notamment grâce aux avancées en Guerre Électronique (GE). L’objectif est clair : mieux détecter les menaces, mais aussi maîtriser le spectre électromagnétique pour en exploiter les failles, via des techniques de leurrage par exemple. L’enjeu est d’exploiter les données issues de tous nos capteurs pour accélérer les boucles de frappe et améliorer les cycles de décision, tout en étant en mesure de tromper l’adversaire, même temporairement, sur nos intentions.

Deuxièmement, le C2 (commandement et contrôle) et la connectivité. L’armée de Terre doit chercher à rendre ses Postes de Commandement (PC) plus mobiles et discrets, grâce à des systèmes de bascules et une déconcentration des moyens. Les réseaux, quant à eux, doivent gagner en agilité, notamment via l’hybridation des technologies civiles et militaires, pour garantir une connectivité ininterrompue, même en environnement hostile. Le déploiement de data hub de l’avant (DHA) et l’exploitation des systèmes d’information permettent une meilleure coordination, tandis que l’interopérabilité (FMN) et le pivot IP étendent ces capacités jusqu’au niveau tactique, offrant aux unités en première ligne un accès direct aux données les plus pertinentes.

Troisièmement, la létalité. Pour renforcer sa capacité de destruction, l’armée de Terre mise sur l’accélération des boucles RENS-FEUX (Renseignement, Engagement, Neutralisation, Soutien), intégrées dans le concept de Kill Web. Cette approche vise à connecter capteurs et effecteurs pour une réponse rapide et coordonnée. L’intégration de capacités innovantes, comme les roquettes à guidage laser, les drones FPV ou les Munitions Télé-opérées (MTO), permet de s’adapter aux menaces émergentes. Enfin, les équipements existants, tels que le MMP (Missile Moyenne Portée), voient leurs capacités étendues, notamment avec le Tir Anti-Véhicule Déporté (TAVD), qui offre une portée et une précision accrues.

Quatrièmement, la protection des forces est un enjeu critique, surtout face à la diversification des menaces. L’armée de Terre doit se doter de capacités de Lutte Anti-Drones (LAD) complémentaires, capables de protéger les unités via un maillage défensif combinant systèmes cinétiques, électromagnétiques, ou à énergie dirigée. Le renouvellement des radars de la Défense Sol-Air (DSA) est également une priorité pour détecter et neutraliser les menaces aériennes dans un environnement où la supériorité aérienne n’est plus garantie dans la très basse couche. Par ailleurs, les effets du combat collaboratif permettent de renforcer une protection mutualisée. 

Enfin, le soutien et la logistique sont les piliers invisibles de toute opération militaire. Dans le rééquilibrage de ses fonctions opérationnelles, l’armée de Terre cherche à consolider ses éléments de soutien, tout en améliorant leur mobilité et leur protection pour qu’ils puissent opérer en environnement hostile. L’accélération et la dissémination des flux au sein des chaînes de ravitaillement, de santé et de réparation des matériels sont également cruciales pour maintenir un haut niveau de disponibilité opérationnelle et échapper aux frappes adverses. Une logistique plus réactive, capable de s’adapter aux besoins changeants du terrain, est essentielle pour garantir la résilience des forces.

L’Ukraine fournit un retour d’expérience exceptionnel, mais l’histoire militaire montre que les armées qui préparent exclusivement le dernier conflit prennent souvent du retard sur le suivant. Comment concilier l’intégration rapide des enseignements actuels avec la préparation des formes de combat qui pourraient émerger dans dix, vingt ou trente ans ?

Encore une fois, c’est la raison d’être du CCF, prendre en compte les enseignements des conflits actuels, tout en imaginant les conflits à venir, en restant agile pour faire face à tous les scénarios. Pour y parvenir, une approche en trois couches a été mise en place.

À court terme (2024–2028), l’accent est mis sur l’intégration immédiate des leçons ukrainiennes. Cela passe par des mises à jour tactiques, des achats urgents (drones, contre-drones, etc.) et une adaptation rapide des doctrines.

À moyen terme (2028–2035), l’enjeu est de développer des capacités pour répondre à la fois aux conflits actuels et aux menaces émergentes. Par exemple, les unités robotisées sur lesquelles nous travaillons pourront être utilisées dans des scénarios variés. Au-delà de ces capacités il s’agit de repenser la façon dont nous combattons en tirant les apports d’un combat centré sur la donnée, combiné à la robotisation massive de l’espace de bataille. 

À long terme (2035 et au-delà), il s’agit d’anticiper les ruptures. Cela implique : des exercices de prospective, comme des wargames utilisant l’IA pour simuler des conflits futurs ; des partenariats civil-militaires avec des start-ups et des universités pour identifier l’innovation de rupture et en préparer l’emploi dans un cadre d’engagement aéroterrestre ; une veille géostratégique des doctrines de certaines puissances.

C’est ce que s’efforce de faire le CCF pour permettre à l’armée de Terre de se transformer et d’être crédible face aux menaces à venir.

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