L’engagement des civils dans la guerre

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15/07/2026 às 09:000 visualizações
Septembre 1942, Renty (Pas-de-Calais). Des aviateurs anglais recueillis par la famille Fillerin - .
Septembre 1942, Renty (Pas-de-Calais). Des aviateurs anglais recueillis par la famille Fillerin - .
Foto: © La Coupole / Centre d’Histoire et Planétarium / Ministerio das Forcas Armadas Franca
L’engagement des civils dans la guerre nathalie.12798 mer 15/07/2026 - 11:00

Auteur : Claire Andrieu, professeure émérite des universités au Centre d'histoire de Sciences Po. 

Retour sur le livre Tombés du ciel. Le sort des aviateurs abattus en Europe, 1939–1945.

Sommaire Mémoire Histoire

L’ouvrage Tombés du ciel. Le sort des aviateurs abattus en Europe, 1939–1945, met en lumière l’engagement combattant des civils dans la guerre. L’approche par en bas qui consiste à observer le comportement des civils sur le terrain et sur le moment est par elle-même éclairante. Elle montre une population plus activement engagée qu’on ne l’a dit jusqu’à présent, quel que soit le pays concerné. En outre, le croisement de cette multitude de micro-histoires avec l’histoire des régimes en place (France, Angleterre, Allemagne) ajoute une dimension dialectique à l’analyse. La confrontation des sociétés et des politiques mises en œuvre ouvre un débat sur l’autonomie des sociétés en temps de guerre.

En France occupée, la Résistance par l’aide aux Alliés tombés

Concernant les civils dans la deuxième guerre mondiale, il est rare qu’on dispose de sources à la fois fiables et produites pendant les événements. Beaucoup de travaux s’intéressent à « l’opinion » et reposent sur des publications contemporaines de l’événement. Or la presse de l’époque se trouve relativement censurée comme au Royaume-Uni sur la durée de la guerre ou en France en 1939–1940, ou bien dictée par les autorités dans l’Europe allemande. Par ailleurs, quelle valeur attribuer aux discours ? Les actions sont plus probantes. D’autres études font appel aux archives, bien plus fiables pour qui sait les lire. Mais pour dresser un tableau représentatif des comportements, les sources ne sont pas si nombreuses. Depuis une dizaine d’années, les archives des tribunaux sont ouvertes, ce qui permet de dresser des tableaux statistiques significatifs. En France, Gaël Eismann a joué un rôle pionnier en exploitant les archives des tribunaux militaires allemands. Elle a montré par ce moyen que le nombre et la diversité des condamnations infligées par les tribunaux de l’occupant faisaient apparaître une population plus résistante qu’on ne l’avait pensé dans les années 1970–20001

Il se trouve qu’un autre moyen de tester la population du temps de guerre est d’observer son comportement face aux aviateurs tombés. Plus de cent mille aviateurs ont été précipités au sol dans le seul quart nord-ouest de l’Europe. La moitié a perdu la vie dans ces circonstances. Mais l’autre moitié, qui a survécu, offre la possibilité de faire un sondage grandeur nature à l’échelle de l’Europe. Les meilleures sources sur l’accueil des aviateurs tombés sont celles des Alliés, qui se sont mobilisés pour retrouver leurs précieux aviateurs. A leur sujet, on dispose des débriefings réalisés à Londres de ceux d’entre eux qui avaient réussi à s’échapper de l’Europe allemande, soit 4000 récits très détaillés de périples clandestins en France ou passant par la France. Les habitants qui les ont aidés, que les Alliés nommaient les helpers, sont localisés dans ces dépositions. Après la guerre, les Alliés ont en outre développé une politique de reconnaissance de l’aide apportée par les civils du continent. Une politique qui a produit d’abondantes archives. Quelque 150 000 helpers ont été reconnus, dont près de 34 000 en France, pour avoir abrité, nourri et guidé les fugitifs. La répression annoncée par l’occupant pour ce qu’il considérait comme des actes de guerre était pourtant sans appel : la mort ou la déportation. Près de 4000 helpers, hommes et femmes, ont été déportés.

Spontanée et quasi systématique, l’aide aux Alliés représente une forme de Résistance jusque-là peu connue. Son étude illustre l’intérêt de sortir de l’histoire – certes nécessaire - des organisations, pour accéder à la réalité du terrain. Le portrait d’une France résolument pro-Alliée en ressort, qui montre un peuple engagé n’attendant pas d’ordre ni d’organisation pour agir. Il est frappant de voir comment dans ce domaine, les injonctions distinctes mais convergentes des Allemands et du gouvernement de Vichy n’ont été d’aucun effet. Une culture politique faite d’un mélange variable de valeurs démocratiques et d’hostilité aux Allemands héritée des guerres précédentes, a résisté à la propagande et à la répression. 

Si cette Résistance n’a pas la notoriété qu’ont d’autres formes de résistance, c’est en raison de son caractère dispersé à la surface du territoire et son absence de centralisation sous la houlette d’une formation fédérative nationale. L’aide aux Alliés et les réseaux d’évasion n’ont pas eu de représentant au Conseil national de la Résistance (CNR). D’autres raisons ont aussi laissé l’aide dans l’ombre : la part importante des femmes dans cette activité et le fait qu’elle ait visé des étrangers, britanniques et américains pour la plupart. Très masculines, relativement nationalistes et tributaires de la survalorisation de la lutte armée, les procédures de reconnaissance de la Résistance en France après la guerre ne favorisaient ni les femmes ni les activités déployées en faveur de non-Français2.

En Allemagne, les lynchages comme manifestation d’adhésion au régime

Le cas de l’Allemagne est presque symétriquement inverse de celui de la France occupée : on y trouve une population activement engagée en faveur du régime en place. En ce qui concerne les sources, elles n’ont pas l’excellence des sources relatives aux pays occupés car, sur toute la guerre, seulement 250 aviateurs ou soldats alliés ont réussi à s’évader d’Allemagne. Ils s’étaient tous échappés de camps de prisonniers, et, pour réussir l’évasion, ils avaient dû traverser l’Allemagne en un éclair, soit en six jours en moyenne, en évitant tout contact avec la population. Durée de fuite à comparer avec celle de la fuite en France qui est de 87 jours : un intervalle de temps qui montre l’insertion des fugitifs dans une population qui s’efforce de trouver la voie de sortie pour ses protégés. La source principale pour connaître l’accueil des aviateurs tombés en Allemagne réside dans les procès pour crimes de guerre intentés par les Alliés dès 1945. Le mauvais traitement sur prisonnier désarmé constituait un crime de guerre depuis les conventions de La Haye de 1899 et 1907 sur les lois et coutumes de la guerre sur terre. 

Il ressort de l’étude de ces procès qu’environ 10 % des aviateurs survivant au sol ont été lynchés, à mort dans la moitié des cas, par les habitants. Soit 2500 aviateurs au moins, sévèrement ou mortellement maltraités par les civils. Les modalités de ces violences révèlent leur insertion dans l’univers national-socialiste avec une identification spontanée des aviateurs comme Juifs, ou « nègres », une réponse immédiate aux appels au meurtre contenus dans les discours de Goebbels, et, à partir de 1944, avec la participation passive ou active non plus seulement du Parti nazi et de la Gestapo mais de la Wehrmacht et de la Luftwaffe. Dans ce domaine, une bonne partie de la population et l’ensemble des institutions avançaient soudées dans une solidarité nazie. Il ne s’agissait pas tant d’une réaction de colère vis-à-vis des bombardements alliés que d’une manifestation publique de soutien au régime.

 En Allemagne, après mai 1945, la mémoire de ces faits a été immédiatement passée sous silence, pour des raisons évidentes. Elle n’est réapparue que dans les années 1980, en même temps que la mémoire de la Shoah se popularisait, mais elle tient une place très secondaire dans la mémoire allemande du Troisième Reich. 

Au Royaume-Uni, un accueil pacifique

Le cas anglais est à la fois bien et peu documenté. Dans ce pays, il s’agit de l’accueil des aviateurs de la Luftwaffe qui tombent sur les Iles britanniques.  Au tout début de l’offensive aérienne, durant la Bataille d’Angleterre, la presse locale et nationale est assez diserte sur les chutes d’aviateurs allemands. Leur arrivée au sol est présentée sur un mode humoristique et bonhomme. Certainement inspirés par le Ministry of Information, les journaux dédramatisent les incidents en donnant des exemples d’accueils parfois mouvementés mais plus souvent pacifiques, voire aimables. Le but est double. D’une part, dans le contexte d’une invasion possible, le gouvernement craint une panique avec encombrement des routes par les civils, du modèle de ce qui s’est produit en France en mai-juin. Il s’agit donc de rassurer la population. Mais l’autre raison, qui est tout aussi sérieuse, tient au fait que près de la moitié des aviateurs qui tombent sont des pilotes de la Royal Air Force abattus par leurs homologues allemands. Le risque de confusion au sol par les civils entre défenseurs et agresseurs est grand. Le cas s’est produit plusieurs fois. Il en est d’autant plus nécessaire que les civils se comportent pacifiquement. Le résultat, croisé avec d’autres sources moins systématiques comme des correspondances et témoignages d’aviateurs allemands tombés, donne quelques incidents brutaux, mais rares. Le silence qui se fait sur le sujet dès la fin de 1940 n’est pas un effet de la censure, mais signifie simplement qu’il n’y a rien à signaler. Les aviateurs ennemis – au nombre de quelque 2000 - sont reçus par les habitants et transférés aux autorités militaires.

La mémoire de ces événements locaux, plutôt pittoresques pour les habitants tant que les bombes ne tuent pas, est restée assez vive. Produite de 1968 à 1977, la série télévisée à grand succès Dad’s Army qui montre la Home Guard sur un mode parodique, contient plusieurs épisodes d’arrestation de pilotes allemands. Mais à la fin de ces années 1970, selon une chronologie commune à la France, la critique de la société britannique en guerre a assombri l’image de la People’s War. Trois lynchages supposés ont été commentés dans les media, dont deux ont été démentis par les pilotes eux-mêmes : ils étaient entre-temps devenus de paisibles retraités en Allemagne. Le troisième cas est en revanche le seul exemple avéré de mauvais traitement sévère sur la personne d’un pilote arrivé blessé au sol à Londres, le 15 septembre 1940.

Au Royaume-Uni, un accueil pacifique

Le cas anglais est à la fois bien et peu documenté. Dans ce pays, il s’agit de l’accueil des aviateurs de la Luftwaffe qui tombent sur les Iles britanniques.  Au tout début de l’offensive aérienne, durant la Bataille d’Angleterre, la presse locale et nationale est assez diserte sur les chutes d’aviateurs allemands. Leur arrivée au sol est présentée sur un mode humoristique et bonhomme. Certainement inspirés par le Ministry of Information, les journaux dédramatisent les incidents en donnant des exemples d’accueils parfois mouvementés mais plus souvent pacifiques, voire aimables. Le but est double. D’une part, dans le contexte d’une invasion possible, le gouvernement craint une panique avec encombrement des routes par les civils, du modèle de ce qui s’est produit en France en mai-juin. Il s’agit donc de rassurer la population. Mais l’autre raison, qui est tout aussi sérieuse, tient au fait que près de la moitié des aviateurs qui tombent sont des pilotes de la Royal Air Force abattus par leurs homologues allemands. Le risque de confusion au sol par les civils entre défenseurs et agresseurs est grand. Le cas s’est produit plusieurs fois. Il en est d’autant plus nécessaire que les civils se comportent pacifiquement. Le résultat, croisé avec d’autres sources moins systématiques comme des correspondances et témoignages d’aviateurs allemands tombés, donne quelques incidents brutaux, mais rares. Le silence qui se fait sur le sujet dès la fin de 1940 n’est pas un effet de la censure, mais signifie simplement qu’il n’y a rien à signaler. Les aviateurs ennemis – au nombre de quelque 2000 - sont reçus par les habitants et transférés aux autorités militaires.

La mémoire de ces événements locaux, plutôt pittoresques pour les habitants tant que les bombes ne tuent pas, est restée assez vive. Produite de 1968 à 1977, la série télévisée à grand succès Dad’s Army qui montre la Home Guard sur un mode parodique, contient plusieurs épisodes d’arrestation de pilotes allemands. Mais à la fin de ces années 1970, selon une chronologie commune à la France, la critique de la société britannique en guerre a assombri l’image de la People’s War. Trois lynchages supposés ont été commentés dans les media, dont deux ont été démentis par les pilotes eux-mêmes : ils étaient entre-temps devenus de paisibles retraités en Allemagne. Le troisième cas est en revanche le seul exemple avéré de mauvais traitement sévère sur la personne d’un pilote arrivé blessé au sol à Londres, le 15 septembre 1940.

Dans la France de mai-juin 1940 : une résistance oubliée

La mémoire de la résistance des civils français à l’arrivée des aviateurs de la Luftwaffe en mai-juin 1940 est la seule mémoire que les événements ont engloutie. Ajouté à la brièveté de l’intervalle de temps considéré, le bouleversement politique et militaire entraîné par l’armistice a presque aussitôt jeté dans l’oubli la résistance citoyenne du printemps 1940. Et pourtant, par un décret bien tardif du 17 mai 1940, le gouvernement de la République avait créé des « gardes territoriales », faites de citoyens mobilisés dans chaque commune, et chargées notamment de surveiller l’éventuelle arrivée de « parachutistes » sur leur territoire. Le peu d’archives restant suggère que la mobilisation a été rapide et générale.

À l’échelon national, les archives qui auraient pu montrer cet élan national ont presque toutes disparu. Une partie d’entre elles est revenue de Moscou au début des années 2000. Mais pour l’essentiel, ce sont les archives locales et départementales qui retracent la résistance civile à l’ennemi. Du côté allemand, les archives des tribunaux militaires qui ont condamné ces citoyens - certains d’entre eux à mort- pour avoir intercepté des aviateurs tombés et cherchant à s’enfuir alors que la guerre avait lieu, apportent des éléments épars. Le document qui se veut le plus complet à ce sujet mais qui est tellement imprégné d’idéologie nazie que sa fiabilité est faible, a été produit par le service juridique de la Wehrmacht à la fin de l’année 1940. En dépit des lacunes de la documentation, il semble bien que la résistance des civils à l’invasion ait été réelle. Il faudrait introduire cet élément dans le tableau de la France subissant la défaite. Les clichés sur la « débâcle » s’en trouveraient questionnés.

Sur les quatre cas examinés, le cas de la France occupée est le plus original en ce qu’il montre la capacité d’autonomie de la société civile. Là et dans ce domaine, durant quatre années, la société a agi en un sens exactement inverse de celui que les autorités ont voulu lui imposer. En dehors de ce fait de société remarquable, cette étude tend à montrer, en termes historiographiques, que la résistance de la France en voie d’invasion et celle de la France occupée mériteraient d’être revues à la hausse, de même que celle des Britanniques dans la People’s War, tandis que la participation de la population allemande au système nazi apparaît elle aussi plus importante qu’on a pu le penser.

Notes

1 - Gaël Eismann, Soumettre et punir. Les Françaises et les Français devant les tribunaux militaires allemands (1940–1944), mémoire inédit d’habilitation à diriger des recherches (HDR), 2025, à paraître.

2 - Claire Andrieu, « Quand la mémoire nationale ne retient qu’une partie de la Résistance », in Claire Andrieu (dir.), La Résistance des invisibles. Processus et constructions, in Le Mouvement Social, n° 290-291, p. 81-106.

Ouvrage de l'auteur

Parmi les ouvrage de l'auteur : 

Tombés du ciel. Le sort des aviateurs abattus en Europe, 1939–1945. Éditions Tallandier-Ministère des Armées, 512 p., 23,90 €, numérique 17 €. Date de parution : 8 avril 2021.

Fonte
Ministerio das Forcas Armadas Franca
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